On me pose souvent cette question, surtout en début de cours, quand l'enthousiasme du premier jour côtoie le vertige de tout ce qu'il reste à apprendre. « Marisela, pourquoi on apprend les langues, finalement ? » Et je souris, parce que cette question m'a été posée… en français, une langue que je ne parlais pas du tout il y a 25 ans.
Mon histoire avec le français
Quand j'ai quitté Guadalajara pour la France, je ne parlais pas un mot de français. Pas un. J'avais quelques notions d'anglais, un grand enthousiasme, et une conviction naïve que ça irait tout seul puisque les gens seraient forcément gentils avec une étrangère qui essaie de communiquer.
Les premiers mois ont été un mélange de moments magiques et de moments épuisants. Magiques quand je comprenais enfin une blague, quand un commerçant me souriait parce que j'avais réussi à commander mon pain correctement. Épuisants quand je rentrais à la maison après une journée à tout traduire dans ma tête, littéralement vidée.
Ce que j'ai appris de cette expérience, c'est quelque chose que je ressens profondément encore aujourd'hui : apprendre une langue, c'est apprendre à voir le monde différemment. Chaque langue découpe la réalité à sa façon, nomme les choses autrement, exprime des émotions pour lesquelles la vôtre n'a pas toujours de mot.
Les bienfaits cognitifs, concrets et mesurés
La science le confirme : apprendre une langue étrangère est l'un des meilleurs exercices que vous pouvez offrir à votre cerveau. Plusieurs études ont montré que les personnes bilingues ou multilingues développent une meilleure capacité d'attention, une flexibilité cognitive accrue, et une résistance plus importante aux effets du vieillissement neurologique.
Mais même sans aller chercher la neurologie, les bénéfices pratiques sont immédiats :
- Voyager de manière autonome, s'ouvrir à des cultures nouvelles
- Améliorer ses perspectives professionnelles (l'espagnol est parlé par plus de 500 millions de personnes dans le monde)
- Développer l'empathie — comprendre comment d'autres cultures pensent et s'expriment
- Renforcer ses compétences en langue maternelle (on comprend mieux le français quand on apprend l'espagnol)
- Nourrir une vraie confiance en soi, car chaque progrès est visible et mesurable
Le syndrome du perfectionniste
Le plus grand ennemi de l'apprentissage d'une langue, je l'ai observé chez presque tous mes élèves, c'est la peur de faire des erreurs. On préfère ne rien dire plutôt que de risquer de mal dire. Alors on se tait. Et en se taisant, on ne progresse pas.
Moi, j'ai fait des erreurs monumentales en apprenant le français. Et je vais vous en raconter une qui m'a marquée pour la vie.
En espagnol, constipado signifie simplement « enrhumé ». Un jour, lors d'un dîner chez des amis français, je ne me sentais pas très bien. J'avais un gros rhume. Et j'ai annoncé à la tablée, avec le plus grand naturel : « Je suis un peu constipée ce soir. »
Le silence qui a suivi, puis les regards échangés, puis les rires gênés… J'ai mis plusieurs secondes à comprendre. En français, constipé(e) veut dire quelque chose de très différent. J'avais annoncé à dix personnes que j'avais des problèmes digestifs.
Nous avons tous ri — y compris moi, finalement. Et je n'ai plus jamais oublié cette différence entre l'espagnol et le français.
Les faux amis, ces pièges délicieux
Les « faux amis » entre l'espagnol et le français sont nombreux et souvent hilarants. Ce sont des mots qui se ressemblent mais signifient des choses très différentes. En voici quelques-uns à connaître absolument :
- Embarazada (esp.) = enceinte / embarrassée (fr.) — beaucoup d'étudiants ont créé des situations inconfortables avec celui-là
- Sensible (esp.) = sensé, raisonnable / sensible (fr.) = qui ressent facilement
- Molestar (esp.) = déranger, ennuyer — et non pas autre chose
- Éxito (esp.) = succès / exit (angl.) — rien à voir avec une sortie
- Largo (esp.) = long / large (fr.) — ce qui peut conduire à des erreurs de dimensions assez comiques
Un dîner de famille qui en dit long
Quelques années après mon arrivée en France, j'organisais un dîner chez moi pour mes beaux-parents. Je voulais faire une bonne impression. J'avais préparé une recette mexicaine que j'avais soigneusement traduite, ingrédient par ingrédient.
L'un des ingrédients s'appelait cilantro en espagnol — la coriandre fraîche, une herbe incontournable dans la cuisine mexicaine. Sauf que dans mes recherches, j'avais trouvé le mot persil comme équivalent approximatif (à tort). J'avais donc acheté du persil, fièrement.
Le plat était… correct. Mais pas tout à fait juste. Et ma belle-mère, très gentiment, m'a demandé : « Qu'est-ce que vous mettez normalement dans ce plat ? » Ce jour-là, j'ai appris le mot coriandre en français, et j'ai compris que connaître les mots de la nourriture, c'est connaître un peuple.
Apprendre une langue, c'est choisir de s'ouvrir
Quand on décide d'apprendre l'espagnol, on ne choisit pas seulement d'acquérir un outil de communication. On choisit de s'ouvrir à 21 pays, à des millions de personnes, à des cultures riches et diverses, de la Patagonie au Yucatán, de Madrid à La Havane.
On choisit de comprendre la salsa et le flamenco autrement qu'en spectateur. On choisit de lire Neruda ou García Márquez dans le texte original. On choisit d'être ce touriste qui dit gracias et non pas thank you, et qui voit le sourire de son interlocuteur changer légèrement.
— Ludwig Wittgenstein
Cette citation résume, pour moi, tout ce que je tente de transmettre dans mes cours. Chaque mot nouveau que vous apprenez est une fenêtre qui s'ouvre.
Alors, pourquoi apprendre les langues étrangères ? Parce que ça rend la vie plus grande. Et pour moi, il n'y a pas de meilleure raison que ça.
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